Quatrième épisode de ces primaires démocrates riche en rebondissements. 48h après le succès retentissant de Joe Biden en Caroline du Sud, Buttigieg et Klobuchar ont abandonné et apporté leur soutien à ce dernier. Ces retraits et soutiens de dernière minute rendent à nouveau la course incertaine. Alors que Sanders semblait se diriger vers un succès irrémédiable, le camp modéré a choisi son champion en la personne de Biden. Il ne reste à présent que 5 candidats dans la course : Sanders, Biden, Warren, Bloomberg et Gabbard. Si la candidature de Gabbard n’est plus qu’une candidature de témoignage, les 4 autres candidats vont donc tenter de remporter le moment fatidique des primaires : le « Super Tuesday ». Vous en entendez parler chaque élection présidentielle américaine et les médias mainstream vous en ont parlé aujourd’hui : je reviendrai tout de même rapidement sur ce que ça signifie et pourquoi c’est l’événement de la primaire. Viendra ensuite pour moi le temps de me risquer aux pronostics.
Mea Culpa de Caroline du Sud : Biden est de retour, plus fort que jamais

Depuis le début de ce blog, je vous ai fait part de mon scepticisme sur les chances du favori Biden. Je me suis amusé de ses gaffes, ses troubles de la mémoire et j’ai même cru qu’il pourrait quitter la course avant le Super Tuesday… J’aime beaucoup l’Histoire et l’histoire des primaires nous apprend que personne ne survit à 2 échecs retentissants en Iowa et au New Hampshire. Un seul cas contredit cette règle : Bill Clinton en 1992, vaincu dans les 2 premiers états, ne dut son salut qu’à une éclatante victoire en… Caroline du Sud juste avant le Super Tuesday. Si je voyais Biden l’emporter en Caroline du Sud, peut-être même largement, je pensais malgré tout que les divisions du camp modéré ne lui permettrait que de s’accrocher à la deuxième place loin derrière Sanders. Les 24 dernières heures ont changé la donne.
Sous pression du parti et de leurs donateurs, les 2 outsiders du camp modéré, Buttigieg et Klobuchar, ont tour à tour abandonné et soutenu le candidat Biden lors d’un meeting dans le Minnesota. Le timing est parfait pour Joe Biden. Après cette victoire en Caroline du Sud qui lui a permis de recoller en nombre de délégués à Sanders, voici que 2 des 3 candidats lui faisant directement concurrence abandonnent la veille du Super Tuesday. Tous les signaux sont au vert pour lui et si le scénario d’une convention contestée reste le plus probable, il n’est plus certain que Sanders finisse avec le plus de délégués… Le match des séniors que j’avais annoncé il y a un mois aura donc bien lieu et Biden en est de nouveau le favori.

Sanders n’est pour autant pas fini loin de là et pourrait malgré tout remporter la mise lors du Super Tuesday pour 2 raisons : la moitié des états en jeu mardi correspondent plutôt à son cœur de cible, des jeunes, progressistes, latino tandis que l’autre moitié est plutôt favorable à Biden. L’autre raison vient du fait que de nombreux états permettent de voter en avance et ceci fait plus d’un mois que l’on peut voter au Texas, Californie ou Caroline du Nord. Certaines voix seront donc déjà perdues pour Biden le jour de l’élection et pas sûr que les mouvements de dernière minute suffisent pour qu’il l’emporte sur Sanders. Cependant, avant les retraits de Buttigieg et Klobuchar, on pouvait se demander si Sanders remporterait 10 ou 12 états sur 14 et s’il serait le seul à remporter des délégués en Californie (415 délégués en jeu !). Désormais, il jouera la gagne avec Biden et le match risque de durer toute la nuit…
Le Super Tuesday, pourquoi c’est important ?

Le Super Tuesday ou Super Mardi en français, est un mardi un peu spécial dans la campagne des primaires : c’est une journée où plusieurs états organisent leur élection primaire simultanément. La raison ? Historiquement, le Super Tuesday est né au milieu des années 80. A l’époque l’Amérique vivait sous le règne de Ronald Reagan, un républicain, ancien démocrate (comme Donald Trump) et sous le slogan d’America is back (Make America Great Again version 1). En 1984, Walter Mondale fut choisi par les démocrates pour subir la défaite la plus humiliante de l’histoire des élections américaines : étant extrêmement libéral (du sens américain très à gauche), ce cher Walter ne remporta que 2 états : le Minnesota pour 3000 voix et le district of Columbia, bastion démocrate devant l’éternel soit 13 grands électeurs contre 525 pour Reagan. Pour éviter une nouvelle fessée, les états du Sud, constitués de démocrates plus conservateurs, décidèrent de déplacer en masse l’ensemble de leurs élections primaires le même mardi d’un mois de mars pour s’assurer du succès d’un candidat démocrate plus modéré. Cette idée se révéla être un échec puisqu’en 1988, c’est à nouveau le candidat le plus progressiste qui remporta la mise chez les démocrates (Dukakis plutôt qu’Andersson) et la fessée eut bien lieu (un peu moins sévère tout de même contre Bush père). Le Super Tuesday a pourtant survécu et s’est même démocratisé chez les républicains.
Aujourd’hui, le Super Tuesday est plus divers géographiquement et ce n’est plus une réunion d’états qui souhaitent influencer l’élection. Il s’agit plutôt du souhait de nombreux états d’être consultés de plus en plus tôt dans la course aux primaires afin d’avoir un poids dans le choix du vainqueur. Effectivement, où est le fun si le candidat est déjà choisi lorsqu’intervient votre primaire ? Cette année, 14 états ont décroché le gros lot pour organiser ce premier grand événement de la primaire. Ces 14 états représentent 33% des délégués à gagner. Avant mardi, 155 délégués ont été mis en jeu sur 3979. Ce soir c’est 1357 délégués qui seront à gagner. Tout candidat qui ne recevra pas au moins un gros tiers de ces délégués demain, ne pourra plus prétendre à la victoire finale. Pour cette raison, il ne devrait plus y avoir guère que 2 ou 3 candidats dans la course à partir de mercredi matin. Si le vainqueur du Super Tuesday est souvent celui qui représente le parti en novembre aux élections, il se pourrait que nous ayons 2 candidats ou plus quasiment à égalité et la course se poursuivra alors jusqu’au bout. D’autres Super Tuesday, moins énormes, auront alors leur importance plus tard dans le calendrier. C’est ce qui s’était passé en 2008 entre Hillary Clinton et Obama et, dans une moindre mesure, en 2016 entre Hillary Clinton (encore elle…) et Bernie Sanders. S’il y a une semaine, j’aurais plutôt vu un résultat sans appel pour Sanders, j’aurai plutôt tendance à voir un quasi 50/50 demain entre Sanders et Biden, avec 2 arbitres, Warren et Bloomberg, qui ponctionneront une partie des voix progressistes à Sanders et une partie des voix centristes à Biden.
Les Etats du Super Tuesday en jeu ce soir
14 états voteront donc ce soir, plus 2 territoires dont les résultats arriveront plus tardivement : les îles Samoa Américaines mercredi et les américains de l’étranger d’ici le 10 mars. Je vous propose une analyse succincte de ces différents états les délégués en jeu et les derniers sondages.

Alabama :
- Délégués en jeu : 52
- Répartition démographique : 59% Blancs, 31% Noirs, 8% Hispaniques, 2% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 78% Sanders 19%
- Mon analyse : Etat avec une forte communauté noire, Biden sera l’archi-favori de l’Etat. Sanders tentera d’améliorer son résultat de 2016.
Îles Samoa Américaines :
- Délégués en jeu : 6
- Répartition démographique : 89% de Samoans, 4% d’Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages : Pas de sondage
- En 2016 : Clinton 68% Sanders 26%
- Mon analyse : Les îles Samoa avaient voté pour Clinton en grande majorité en 2016, ils se tourneront certainement vers Biden en 2020.
Arkansas :
- Délégués en jeu : 31
- Répartition démographique : 64% Blancs, 19% Noirs, 11% Hispaniques, 2% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 66% Sanders 30%
- Mon analyse : Etat très conservateur à forte communauté noire, cet état n’échappera pas à Biden et Bloomberg pourrait y être bien placé.
Californie :
- Délégués en jeu : 415
- Répartition démographique : 40% Blancs, 38% Hispaniques, 13% Asiatiques, 6% Noirs
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 53% Sanders 46%
- Mon analyse : Etat le plus progressiste des Etats-Unis et le plus grand pourvoyeur de délégués à la convention, l’objectif de Sanders sera de créer le plus grand écart possible avec ses concurrents pour prendre une avance décisive face à Biden.
Colorado :
- Délégués en jeu : 67
- Répartition démographique : 58% Blancs, 28% Hispaniques, 5% Noirs, 4% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Sanders 59% Clinton 40%
- Mon analyse : L’Etat du Colorado est un Etat du Sud à forte minorité hispanique. Sanders l’a emporté en 2016, il devrait reproduire son succès cette année.
Maine :
- Délégués en jeu : 24
- Répartition démographique : 90% Blancs, 4% Noirs, 2% Hispaniques, 2% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Sanders 64% Clinton 35%
- Mon analyse : Etat proche du Canada et du Vermont, il devrait voir la victoire de Sanders même si Biden se défend bien dans les sondages.
Massachussetts :
- Délégués en jeu : 91
- Répartition démographique : 57% Blancs, 20% Hispaniques, 10% Noirs, 9% Asiatiques, 0,1% Pocahontas
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 50% Sanders 48%
- Mon analyse : C’est l’état de Warren alias Pocahontas. Etat très progressiste, il devrait revenir à Sanders par le biais du vote utile. Elizabeth devrait donc perdre dans son Etat et se faire scalper par sa communauté.
Minnesota :
- Délégués en jeu : 75
- Répartition démographique : 68% Blancs, 12% Noirs, 8% Asiatiques, 7% Hispaniques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Sanders 62% Clinton 38%
- Mon analyse : Etat de la Rust Belt ouvrier à forte majorité blanche, c’était l’Etat d’Amy Klobuchar qui était à plus de 25% dans les sondages avant son retrait. Son choix de soutenir Biden pourrait être déterminant. Je parie toutefois sur Sanders de justesse.
Caroline du Nord :
- Délégués en jeu : 110
- Répartition démographique : 53% Blancs, 23% Noirs, 15% Hispaniques, 4% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 55% Sanders 41%
- Mon analyse : Etat qui ressemble un peu à la Caroline du Sud à la différence que la communauté hispanique est plus importante. Biden aurait pu perdre il y a une semaine mais avec le momentum qu’il connaît, il devrait récupérer cet état très important pour la victoire au Super Tuesday.
Oklahoma :
- Délégués en jeu : 37
- Répartition démographique : 57% Blancs, 15% Hispaniques, 10% Indiens Américains, 8% Noirs, 3% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Sanders 52% Clinton 42%
- Mon analyse : Etat plutôt conservateur où Biden semble tenir la corde même si Sanders l’avait remporté en 2016 grâce à la mobilisation des hispaniques. Ce sera un des états serrés mais je mets une pièce sur Biden.
Tennessee :
- Délégués en jeu : 64
- Répartition démographique : 66% Blancs, 20% Noirs, 10% Hispaniques, 2% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 66% Sanders 32%
- Mon analyse : Etat du Sud avec une forte communauté noire (mais aussi hispanique). L’avantage va tout de même à Biden vu la dynamique actuelle.
Texas :
- Délégués en jeu : 228
- Répartition démographique : 47% Hispaniques, 33% Blancs, 13% Noirs, 5% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 65% Sanders 33%
- Mon analyse : C’est l’état qui va certainement faire pencher la balance pour Sanders ou Biden. Les 2 peuvent triompher : forte communauté hispanique et beaucoup de jeunes pour Sanders, des électeurs modérés et âgés blancs et une forte communauté noire à l’avantage de Biden. Je mets une petite pièce sur Sanders grâce aux votes anticipés mais ce sera juste…
Utah :
- Délégués en jeu : 29
- Répartition démographique : 73% Blancs, 17% Hispaniques, 2% Asiatiques, 1% Noirs
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Sanders 79% Clinton 20%
- Mon analyse : Etat à majorité blanche et hispanique mais traditionnellement assez conservateur, Sanders l’avait largement emporté en 2016. Cette fois les sondages sont plus serrés mais je donne l’avantage à Sanders tout de même.
Vermont :
- Délégués en jeu : 16
- Répartition démographique : 91% Blancs, 3% Asiatiques, 2% Noirs, 2% Hispaniques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Sanders 86% Clinton 14%
- Mon analyse : Etat qui ressemble un peu au New Hampshire et dont Sanders est le sénateur. Etat pour Sanders sans doute possible.
Virginie :
- Délégués en jeu : 99
- Répartition démographique : 62% Blancs, 20% Noirs, 9% Hispaniques, 7% Asiatiques
- Moyenne des derniers sondages :

- En 2016 : Clinton 64% Sanders 35%
- Mon analyse : Cet Etat a une plus forte proportion d’électeurs afro-américains que d’hispaniques. Ce devrait être un état assez serré mais Biden devrait l’emporter.
Démocrates de l’étranger :
- Délégués en jeu : 13
- Répartition démographique : pas de données ethniques mais les 5 pays avec le plus de ressortissants démocrates sont le Royaume-Uni (13%), le Canada (9,5%), l’Allemagne (8,5%), la France (8,3%) et l’Espagne (5%)
- Moyenne des derniers sondages : pas de sondage connu.
- En 2016 : Sanders 61% Clinton 31%
- Mon analyse : En général, les démocrates à l’étranger sont plus progressistes que la moyenne, Sanders devrait remporter le vote des étrangers haut la main comme en 2016.
Mes pronostics et la suite
En conclusion, sur les 16 confrontations prévues entre ce soir et mardi prochain, je vois donc les résultats suivants :
- Sanders devrait remporter entre 6 et 10 états sur 16 au mieux. Il devra remporter le Texas, le Minnesota et le Massachussetts pour prendre un avantage plus conséquent. Si Sanders remporte la Caroline du Nord alors il sera à nouveau le grand favori de l’élection.
- Biden devrait remporter entre 7 et 9 états sur 16. L’enjeu pour lui sera de limiter la casse en Californie et de remporter la Caroline du Nord (cela devrait être bon) et surtout le Texas. Si Biden remporte en prime le Minnesota grâce au soutien de Klobuchar, il devrait pouvoir sortir du Super Tuesday en tête.
- Warren pourrait remporter son Etat du Massachussetts. Elle devrait obtenir quelques délégués un peu partout et réduire l’ampleur du succès de Sanders en Californie.
- Bloomberg pourrait remporter l’Utah ou l’Arkansas mais il sera certainement souvent 3ème. Il va souffrir du vote utile des centristes pour Biden mais nous verrons si les pubs et les votes anticipés lui permettent de concurrencer les 2 favoris et de poursuivre la course.
- Gabbard est ma candidate préférée, je vous l’ai déjà dit ?
Mes pronostics en délégués au doigt mouillé :
- Sanders : 455 délégués => Entre 400 et 500 délégués
- Biden : 443 délégués => Entre 400 et 550 délégués
- Bloomberg : 262 délégués => Entre 150 et 300 délégués
- Warren : 191 délégués => Entre 100 et 250 délégués
- Gabbard : 0 délégué
Je vois donc une victoire aux points de Sanders mais le chemin vers le succès sera plus dégagé pour Biden que pour Sanders.
- Abandons : Gabbard (je ne sais plus avec elle mais en tout cas, je l’aime beaucoup), Bloomberg s’il ne remporte pas beaucoup de délégués. Warren se maintiendra si elle fait des scores honorables et surtout si Sanders est premier. Elle pourra alors se vendre à Biden contre la place de Vice-président à la convention.