Histoire : Napoléon et l’Amérique, le rendez-vous manqué ?

5 mai 1821 17h49, « le plus puissant souffle de vie qui jamais anima l’argile humaine » (Chateaubriand) s’éteignait sur l’île de Sainte-Hélène : l’empereur des français Napoléon Bonaparte. A l’heure du « wokisme » et de la déconstruction de l’Histoire prônée par de courageux chefs d’Etat des 2 côtés de l’Atlantique, je vous propose, à ma manière, de célébrer le bicentenaire de la mort du plus grand misogyne, esclavagiste et meurtrier de l’Histoire de France en abordant un pan de notre histoire assez méconnu : la vente de la Louisiane par Napoléon en 1803. En effet, on fait souvent le reproche à Napoléon d’avoir vendu la Louisiane mais sans savoir bien pourquoi, comment et dans quelles conditions cette vente s’est effectuée. Comment un homme si arrogant et sûr de lui, si maléfique et perfide, ce véritable monstre bouffi par un complexe de supériorité propre à son époque a-t-il pu vendre ce territoire immense de 2 145 000 km² pour seulement 256 millions de dollars actuels aux Etats-Unis ? Manquait-il d’esclaves pour labourer ces champs immenses ? Pas vraiment et il va falloir nous délester de nos lunettes de moralisateurs du XXIème siècle pour comprendre les raisons qui ont poussé à cette vente, en réalité inévitable.

L’Amérique française avant Napoléon (1682-1763)

Avant d’arriver à la période qui nous intéresse, il est nécessaire de parcourir rapidement l’histoire de la Nouvelle-France/Louisiane avant 1800. La colonisation française des Amériques débute au XVIème siècle au Canada et se poursuit jusqu’au début du XVIIIème siècle. L’exploration française du Nouveau Monde démarre donc en 1524 par les découvertes de la Floride et de Terre-Neuve par Giovanni da Verrazano, complétées 10 ans plus tard par l’exploration du fleuve Saint-Laurent par le célèbre Jacques Cartier. A partir de 1600, une vraie politique de colonisation du territoire est menée à bien avec la fondation des villes de Tadoussac puis de Québec en 1608 qui devient la capitale de la Nouvelle-France. Au cours du XVIIème siècle, plusieurs petites expéditions de trappeurs ou de jésuites vont être effectuées le long du fleuve Mississippi et participer à l’extension progressive de la zone d’influence française en Amérique. La plus mémorable de ces expéditions est celle réalisée par le Normand Cavelier de la Salle qui descend le Mississippi jusqu’à son delta en 1682. Ce territoire immense est alors officiellement réclamé pour la couronne de Louis XIV, territoire qui portera désormais le nom Louisiane en hommage au souverain.

René-Robert Cavelier de La Salle 1670-1687 | Musée virtuel de la Nouvelle  France
Les 3 expéditions de Cavelier de la Salle

D’abord peu présents, les français, par le biais de leur gouverneur Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, fondent leur première colonie de peuplement en 1718 : la ville de La Nouvelle-Orléans, en hommage au régent, le duc d’Orléans, située à l’embouchure du fleuve Colbert (Mississippi). La colonie suit son cours jusqu’en 1754 en s’étendant à l’Ouest du fleuve. La carte ci-dessous vous donne un aperçu de l’étendue du territoire français à la moitié du XVIIIème siècle. Toutefois, contrairement aux colonies anglaises sur la côte, la colonie est extrêmement peu peuplée par des français qui font plutôt le choix de cohabiter avec les tribus amérindiennes. Seulement 30 000 bonnes âmes vivent à l’époque sur ce territoire, principalement à Québec et à La Nouvelle-Orléans. Si quelques conflits ont lieu au cours de ces 200 ans avec le voisin anglais, avec notamment la cession de la Baie d’Hudson en 1713, les tensions croissent au tournant du siècle avec les ambitions de conquête et l’expansion démographique de la colonie anglaise.

File:Nouvelle-France1750.png - Wikimedia Commons
A la veille de la guerre de 7 ans, 3 puissances se partagent l’Amérique du Nord : la France, l’Angleterre et l’Espagne

Le conflit inévitable entre les 2 puissances régionales éclate en 1756 en Acadie et au Québec : c’est la Guerre de Sept ans qui aura des effets dévastateurs sur la domination française sur le monde. En effet, pourtant alliée à l’Espagne et l’Autriche, la France est vaincue en Europe par la Prusse et dans le Nouveau-Monde par les Anglais en Amérique du Nord et en Inde. Sur le territoire qui nous intéresse, la France doit céder le Québec et l’Acadie à l’Angleterre par le traité de Paris signé en 1763. L’Angleterre récupère également la Floride à l’Espagne. La France décide, en compensation, de céder toute la Louisiane à son allié, qui est dirigée par un Bourbon depuis 1713. De nombreux observateurs pensent alors qu’il en est fini des ambitions françaises en Amérique.

La Louisiane espagnole (1763-1800) et la jeunesse de Napoléon

Nouvelle répartition du Territoire en 1763 : la France disparaît du continent

A l’annonce de la rétrocession du territoire de la Louisiane à l’Espagne, c’est la stupéfaction au sein de la colonie française. En colère d’avoir été cédés comme de « vulgaires pièces d’Inde » (terme alors en vogue pour désigner le transport du bois d’ébène par bateau mais aussi d’esclaves noirs), les habitants de La Nouvelle-Orléans décident d’envoyer un représentant à Versailles, le riche négociant Jean Milhet, pour supplier Louis XV de ne pas les abandonner. Le pauvre homme ne parviendra jamais à obtenir une audience du roi, bien incapable de répondre à ces doléances, n’ayant pas les moyens de défendre cet immense territoire, ni même de le peupler. En outre, la Louisiane avait mauvaise presse à l’époque : elle ne représentait que de vastes marécages dans un paysage de désolation aux yeux du Roi. Dès lors, la Louisiane passa sous le giron espagnol et un gouverneur fut nommé à partir de 1766. Si la Louisiane était espagnole, elle restait de facto française car elle n’était vue que comme un territoire bouclier par les espagnols servant à protéger le cœur de la Nouvelle-Espagne (Mexique) des convoitises anglaises et bientôt américaines. On estime la population à environ 18 000 habitants dont 8 000 français, des créoles blancs (les français nés en Louisiane) mais aussi des amérindiens sioux et cheyennes, des noirs libres ou esclaves et des Métis.

Les premiers temps s’avèrent compliqués, les français sur place refusant de se soumettre à l’autorité espagnole, et une révolte a même lieu en 1768, obligeant le gouverneur à fuir les lieux. Les Louisianais se proclament même en république indépendante pendant 1 an, la Louisiane libre, et envoient une nouvelle délégation à Versailles, à nouveau éconduite par le roi Louis XV, occupé à satisfaire sa nouvelle maîtresse la comtesse du Barry plutôt que de diriger sérieusement la France (il aurait mérité de perdre sa tête celui-là). L’Espagne met fin à la république louisianaise en juillet 1769 en envoyant une armée de 3000 soldats pour mater l’insurrection. Les 30 années suivantes furent bien plus calmes, les Louisianais acceptant d’être administrés comme des Espagnols à la condition qu’on les laisse vivre comme des Français !

Les espagnols, conscients du potentiel de ce territoire, favorisent dès lors le développement de la Louisiane en commerçant avec les anglais à partir des années 1770. La Louisiane prend tout de même parti pour les insurgés américains pendant la guerre d’indépendance. La France, par le biais de La Fayette remet un pied en Amérique et tente de profiter de l’indépendance américaine pour récupérer le Canada mais, George Washington ne soutient que mollement l’initiative, de peur de réintroduire le géant français sur le continent. A la fin de la guerre d’indépendance, les Espagnols doivent rétrocéder le territoire situé à l’Est du Mississippi aux Américains et la menace se fait grandissante sur le reste de la Louisiane. En effet, les américains commencent à s’y installer progressivement, en particulier à La Nouvelle-Orléans où ils participent aux activités portuaires et commerciales, profitant de la faiblesse de plus en plus visible du pouvoir espagnol sur le continent.

Pendant ce temps-là en Europe, Napoléon Bonaparte naît en Corse en 1769 et fait des études militaires en métropole durant l’Ancien Régime. S’il ne met jamais les pieds en Amérique, Napoléon s’intéresse à ce continent très jeune. En effet, il assimile d’abord la révolution américaine à la lutte des corses pour leur indépendance à laquelle participa sa famille. Il voue une profonde admiration à George Washington qu’il assimile à un héros. Il est à peu près certain que si le conflit avait perduré après 1783, le jeune militaire Bonaparte aurait participé à l’aventure militaire américaine.

Avec la Révolution Française, le nouveau régime en place s’intéresse à nouveau à l’Amérique et souhaite le retour de la Louisiane dans le giron français. Les révolutionnaires vont passer une dizaine d’années à négocier avec les espagnols pour récupérer ce territoire. L’Espagne cède d’abord Saint-Domingue à la France en 1795. Par la voix de Talleyrand, la diplomatie française met en avant sa capacité à dresser une digue contre l’expansionnisme américain vers les possessions espagnoles plus au Sud. En effet, ceux-ci sont persuadés que tôt ou tard, les américains s’allieront aux anglais pour récupérer les territoires à l’Ouest et au Sud. C’est dans ce contexte que Napoléon arrive au pouvoir en France à la fin de l’année 1799.

L’Amérique de Napoléon (1800-1803)

L’intérêt de Napoléon pour la Louisiane

Lorsque Napoléon prend le pouvoir via le coup d’Etat du 18 Brumaire An VIII (9 novembre 1799), celui-ci lorgne immédiatement sur le territoire de la Louisiane. Homme de son temps, le Consul Bonaparte épouse le messianisme de la Révolution Française : les idées de la révolution doivent s’étendre partout et les colonies doivent servir ce dessein et favoriser le rayonnement français dans le monde. La Louisiane convient parfaitement pour mener cette politique. En effet, comme Voltaire en son temps, Napoléon voit un fort potentiel dans ce territoire. Riche en forêt, bétail ou autres vivres, la Louisiane permettrait à la France d’approvisionner les Antilles à moindre coût et d’assurer la prise définitive de Saint-Domingue. A l’époque, les Antilles ont un intérêt économique stratégique : elles permettent à la France de dominer le commerce du sucre de canne face aux anglais. Avec la récupération de la Louisiane, Napoléon pourrait disposer d’une position d’arbitre régional entre les anglais et les américains et d’une position commerciale plus avantageuse en faisant du Golfe du Mexique, un lac français. En outre, son épouse Joséphine, issue de la bourgeoisie créole, pousse son mari dans cette voie.

9 vendémiaire an IX, la France retrouve la Louisiane dans le secret

Fichier:David - Napoleon crossing the Alps - Malmaison2.jpg — Wikipédia
Napoléon, vainqueur à Marengo

La première année du consulat de Bonaparte est marquée en métropole par la campagne d’Italie qui s’achève par la célèbre victoire de Marengo en 1800. La France se trouve alors en position de force en Europe avec l’annexion de toute l’Italie du Nord. Depuis 1795, l’Espagne est le seul allié des français révolutionnaires. En effet, l’Espagne est en lutte avec l’Angleterre pour maîtriser la route des Antilles qui sert de liaison avec ses colonies américaines et a besoin du soutien des armées françaises dans la région. Par ailleurs, l’Espagne ne voit plus d’intérêt à conserver la Louisiane : elle coûte chère, ces habitants restent profondément français et les américains menacent à la frontière. Les deux alliés entament alors des négociations secrètes. D’un côté, le fils du Roi d’Espagne Charles IV, le duc de Parme, désire annexer des territoires gagnés par la France en Toscane. De l’autre, Napoléon souhaite récupérer la Louisiane et la Floride. Après bien des démêlés, le Traité de San Ildefonse est signé le 1er octobre 1800. Il permet au duc de Parme de devenir Roi de Toscane tandis que la France récupère la Louisiane mais pas la Floride, qui attire trop les convoitises des américains. La France est de retour en Amérique !

La Louisiane en 1800
En jaune, la Louisiane française de 1800 à 1803

Lorsque celle-ci est réannexée par la France en 1800, la Louisiane est un territoire vaste qui fait 17 fois la taille de la France contemporaine et qui s’étend du Nord au Sud sur 12 Etats américains actuels. Elle s’étend à l’Ouest jusqu’à la barrière naturelle des Montagnes Rocheuses et à l’Est sa frontière naturelle est le fleuve Mississippi. Malgré 40 ans d’occupation espagnole, la francisation de la région s’est poursuivie tant chez les colons espagnols que chez les indiens Appalaches. La population de Louisiane est assez hétéroclite : elle se compose de 50 000 colons et de 50 000 esclaves. La majorité de cette population est concentrée dans la ville de La Nouvelle-Orléans. Parmi les colons français, on trouve des acadiens ou cadiens, descendants des colons français qui ont fui le Canada à la fin de la Guerre de 7 ans, des colons chassés de Saint-Domingue, perdue par l’armée française, et des français de Métropole, des anciens Nobles ayant fui la Révolution française pour la plupart. En outre, une grosse communauté allemande s’est installée dans la région au cours du XVIIIème siècle. Le territoire est donc globalement sous-peuplé contrairement aux anciennes colonies américaines ou le Canada anglais. Très peu de français sont tentés par la migration malgré les incitations financières pour tenter l’aventure en Amérique ce qui laisse penser que le français se plaisait bien en France à l’époque (en dépit de la Révolution).

En ce qui concerne les ressources, outre le sucre, le coton et l’indigo, la Louisiane possède des espaces forestiers immenses et sous-exploités. A l’époque, le bois est une denrée vitale pour la construction d’habitations mais surtout pour la construction navale. De 1801 à 1803, la France, en guerre depuis presque 10 ans, connaît enfin un répit dans les conflits. La France signe même un traité de paix à Amiens avec l’Angleterre en 1802. Napoléon compte en profiter pour reconstruire une flotte digne de ce nom et concurrencer la perfide Albion sur les mers. Pour ce faire, il décide d’envoyer un préfet en Louisiane pour représenter ces intérêts et annoncer officiellement l’annexion de celle-ci par la France. C’est le préfet Laussat, un fidèle soutien de Bonaparte, qui doit remplir cette mission et ce dernier se prépare à embarquer pour la Louisiane pour Novembre 1802. Il doit débarquer avec les troupes postées à Saint-Domingue mais deux contretemps vont retarder son départ. Tout d’abord, l’armée française est vaincue à Saint-Domingue et ne peut rejoindre la Louisiane comme prévu ce qui oblige Napoléon à trouver des hommes en métropole pour accompagner le préfet. Ensuite, le navire du préfet, qui doit partir des Pays-Bas, se retrouve bloqué au port par les glaces (à ma connaissance, Napoléon n’est pas responsable du réchauffement climatique, ouf). Laussat ne parvient à partir que 2 mois plus tard et débarque en Louisiane le 11 mars 1803. Cela fait déjà 2 ans et demi que la France a récupéré la Louisiane et personne ne le sait encore. Il prononce un discours aux élans patriotiques dès son arrivée mais l’accueil est plutôt froid…

Entre soutiens et réticences locales

Résultat de recherche d'images pour "new orleans port 1800" | Queen of the  south, Humboldt, New orleans
La Nouvelle-Orléans en 1800

A l’annonce du retour de la Louisiane dans le giron de la République consulaire, les louisianais sont partagés en deux camps : les enthousiastes, parmi lesquels la communauté allemande, les petits cultivateurs et les colons jacobins, qui espèrent voir prospérer les idées de la Révolution en Louisiane et les réticents, les anciens Nobles et les grands exploitants agricoles qui ont peur de voir certains de leurs privilèges disparaître et surtout d’assister à une révolte des esclaves.

Dans ce contexte mitigé, le préfet Laussat cherche à contenter toutes les tendances de la population. S’il défend les positions avant-gardistes de la Révolution Française, celui-ci tient à préserver les traditions locales, en particulier la place prépondérante de la religion catholique dans l’éducation à La Nouvelle-Orléans. Cependant, cette politique du « en même temps », reprise plus tard par un célèbre politicien français se prenant parfois pour Bonaparte, est fragilisée par les maladresses que commet le préfet. Un jour, il reçoit un grand planteur de Louisiane et s’adresse à lui en lui donnant du « citoyen » ce que l’autochtone ne comprend pas. Il est d’abord persuadé que le préfet s’adresse à une autre personne puis va finalement le prendre comme une insulte. Une autre fois, alors qu’il est occupé avec l’un de ses secrétaires, il voit approcher un homme dans son bureau. Il demande à voix haute à son secrétaire « Quel est cet imbécile ? ». Evidemment, l’imbécile en question était venu lui présenter les salutations des jacobins de la Nouvelle-Orléans, potentiels soutiens du régime…

Enfin, un dernier sujet provoque des frictions avec le gouvernement qui se met en place : le cas de La Nouvelle-Orléans. En effet, depuis 1795, le port de la ville est ce qu’on appelle un port franc. Cela signifie que les Etats-Unis disposent d’un entrepôt libre où les planteurs américains peuvent stocker leur marchandise sans droit de douane. Ceci permet aux américains de circuler sur le fleuve Mississippi gratuitement et de commercer avec les anglais ou les espagnols. En 1802, sur ordre espagnol (ou français), ce droit est supprimé. Les américains, présents sur place, y voient une injonction française et sont inquiétés par la menace que fait peser la France sur leurs velléités d’expansion. Le président Jefferson, bien que soutien de la France, annonce que l’arrivée de celle-ci sur le sol américain va entraîner un changement de politique extérieure. Devant la montée croissante des tensions et la crainte d’un conflit militaire, les américains envoient une délégation à Paris pour négocier le rachat de La Nouvelle-Orléans pour 10 millions de francs. Cependant, cette problématique autour du port franc n’est pas la seule menace qui pèse sur la pérennité de la Louisiane française…

L’expansionnisme américain et le Royaume-Uni : la France prise en tenaille

Comme nous l’avons vu, dès 1803, les Etats-Unis sont une jeune nation amenée à devenir une grande puissance. De nombreux observateurs politiques, dont Napoléon lui-même, sont convaincus que les Etats-Unis seront l’une des puissances émergentes de ce siècle. Après une idylle de quelques années entre les 2 Etats, les relations se tendent à partir de 1792. En effet, avec la Révolution française, l’Angleterre et la France entrent en guerre et cette guerre est principalement maritime. Or en 1792, les revenus américains proviennent principalement du commerce maritime et ces revenus explosent. Entre 1792 et 1801, le total des exportations américaines passe de 20 millions à 94 millions de dollars. Toutefois, ce chiffre n’est pas aussi bon qu’espéré par la faute des corsaires français. Effectivement, en 1794, américains et anglais ont signé un traité de commerce. 3 ans plus tard, un rapport américain fait état de la capture de plus de 300 navires américains par les français en réponse à ce traité. Le gouvernement français de l’époque, le Directoire, a permis la capture de navires neutres qui emportaient des cargaisons anglaises dans leur flanc. Le problème est jugé si grave que la flotte américaine se place dès cette date, sous la protection de la Royal Navy, son ennemi historique. Les tensions s’accroissent encore lorsque les américains décident de ravitailler les révolutionnaires de Saint-Domingue. La France et les Etats-Unis se trouvent en 1803 dans une situation qu’on a appelé de « Quasi-Guerre ». Même si Napoléon souhaite apaiser les relations avec Washington (la ville), la délégation américaine qui arrive à Paris en 1803 réclame, en plus de la proposition d’achat du port franc, 20 millions de francs en signe de dédommagement pour les 800 bateaux capturés pendant la guerre franco-anglaise. En outre, l’expansion économique américaine s’accompagne d’un accroissement démographique rapide et de nouveaux états sont créés à la frontière de la Louisiane. Avant l’arrivée des français, les américains sont persuadés que tôt ou tard, ils récupèreront les territoires espagnols. Le royaume d’Espagne était jugé, à raison, beaucoup trop faible pour maintenir son autorité dans la région mais avec le retour des français, c’est un acteur d’une toute autre envergure qui se présente sur la route des américains et qui peut ruiner les rêves de pré carré américain théorisé par le président James Monroe. De nombreux sénateurs proposent d’entrer en guerre rapidement avant que l’armée napoléonienne ne débarque en plus grand nombre mais Jefferson s’y oppose momentanément. Momentanément car la ville de La Nouvelle-Orléans est désormais trop importante économiquement pour rester française, 3/8ème des échanges commerciaux américains se réalisent dans ce port… Le conflit semble inévitable.

Liste de batailles navales — Wikipédia
Les batailles navales franco-britanniques sont incessantes au large des côtes américaines entre 1792 et 1801

La seconde menace qui pèse sur la France est, elle, bien plus concrète : il s’agit de Londres et de sa flotte. En guerre quasi-permanente avec la France depuis 1688, Londres craint que la France de Napoléon devienne trop puissante sur le continent européen et que cela impacte l’équilibre économique et commercial mondial. Le Royaume-Uni tient à conserver à tout prix sa position de première puissance économique mondiale. Si les français ont signé avec eux une paix en 1802, celle-ci est jugée comme étant une mauvaise paix car la France lui refuse toujours l’accès à son marché alors qu’elle souhaite écouler ses produits manufacturés issus de la Révolution Industrielle naissante. En conséquence, voir le Golfe du Mexique devenir un lac français est inenvisageable pour les anglais et l’interdiction du libre passage de marchandise à La Nouvelle-Orléans gêne aussi les producteurs anglais du Canada. Bonaparte n’ayant pas pu envoyer de troupes supplémentaires en Louisiane, la colonie se retrouve directement sous la menace des anglais en cas de reprise du conflit. La flotte française est également en difficulté et le consul aurait besoin de 10 ans de paix pour reconstruire une flotte à la hauteur de celle de son ennemi. Ainsi, face à cette présence française qui menace leurs intérêts, les 2 ennemis d’hier anglais et américains sont prêts, en 1803, à s’allier militairement pour bouter définitivement les français hors du continent si la situation ne se débloque pas.

The first Kiss this Ten Years! —or—the meeting of Britannia & Citizen  François (1803) by James Gillray.The Peace of Ami… | Caricature, British  museum, Victorian art
Premier bisou franco-anglais de la décennie…

Pour toutes ces raisons, Napoléon décide de négocier avec les américains et de lâcher la Louisiane avant même d’avoir pu totalement la contrôler. Il déclare à cette occasion « je connais tout le prix de la Louisiane, sa conquête serait facile pour les anglais et je n’ai pas un moment à perdre pour les mettre hors de leur atteinte. J’y renonce avec un vif déplaisir. Je songe à la céder aux Etats-Unis, cette puissance naissante. » Pragmatique, Napoléon privilégie la négociation à une guerre qu’il sait perdue d’avance. En outre, la vente de la Louisiane va lui permettre d’en tirer un bénéfice primordial pour la suite de son règne.

La vente de la Louisiane et ses conséquences géopolitiques

La vente de la Louisiane (Louisiana Purchase) | Ambassade et consulats des  Etats-Unis d'Amérique en France
La vente de la Louisiane est officiellement conclue le 30 avril 1803

Nous avons donc vu que Paris était dans une impasse et ne pouvait que céder la Louisiane par la négociation ou la guerre. C’est la première option qui fut choisie par le futur Empereur mais quelles furent les circonstances exactes de cette vente ? La délégation américaine débarque à Paris courant avril 1803 avec une proposition claire : La Nouvelle-Orléans contre 10 millions de francs. Côté français, c’est le fourbe et génial Talleyrand qui mène les négociations. Il fait une contre-proposition qui surprend totalement les américains : la France cède tout le territoire de la Louisiane contre 80 millions de francs. Les deux camps parviennent finalement à l’accord suivant : la Louisiane est vendue pour 80 millions de francs moins les 20 millions de francs de réparation due aux Etats-Unis pour les navires attaqués par la France. A l’époque, les américains sont réputés être de bons payeurs. Contrairement à la légende, l’Amérique paye rapidement la somme attendue.

Grenade. Conférence historique : le sacre de Napoléon - ladepeche.fr
Napoléon sacre Joséphine avec l’argent de ces abrutis d’amerlocs !

Avec cette somme d’argent, Napoléon peut financer sa politique de conquête sans augmenter les impôts des français. En 1804, une partie de l’argent sert à payer son sacre majestueux à Notre Dame de Paris. Il met sur pied la Grande Armée en 1805 qui doit débarquer en Angleterre. Malheureusement, la défaite de Trafalgar l’oblige à revoir ses plans et cette Grande Armée est redirigée vers l’Est et le soleil d’Austerlitz où la gloire l’attend… En définitive, les guerres napoléoniennes qui s’achèvent en 1815 auront été permises par cette vente de la Louisiane. Sans cela, l’histoire aurait été bien différente et sûrement moins glorieuse pour l’Empereur.

En ce qui concerne la Louisiane, l’annonce stupéfait le préfet Laussat et la population. Napoléon fait passer un message aux louisianais dans le traité signé le 30 avril 1803. Il déclare que la France se sépare à regret de la Louisiane et il demande à la population de se souvenir qu’elle a été française et de ne pas oublier cette origine commune, ce partage de la langue française et ce lien de parenté qui perpétueront l’amitié franco-louisianaise. Symboliquement, Laussat hisse le drapeau français le 30 novembre 1803 à La Nouvelle-Orléans. Il sera remplacé un mois plus tard par le drapeau étoilé américain. 200 ans plus tard, les efforts de la francophonie ont permis de préserver une petite communauté de cadiens qui parle encore un français oublié. L’Etat de Louisiane actuel regorge de villes et villages aux noms francophones : Saint Louis, Montpellier et bien sûr La Nouvelle-Orléans, trace de l’influence française dans la région.

Musique cajun célèbre

En conclusion, cette vente de la Louisiane révèle le caractère pragmatique et réfléchi de Napoléon, qui ne prenait pas ses décisions à la légère. Adepte de la Realpolitik, Napoléon a, au début de son règne, réellement essayé de réinstaller la France en Amérique mais il n’avait pas les moyens de ses ambitions. La reprise d’une guerre sur le sol américain aurait condamné ce territoire sans défense et dépeuplé. Napoléon conservera tout de même une certaine amertume à Sainte-Hélène, il décrira cet événement comme une chance manquée. Sans marine ni troupes, la Louisiane était destinée à devenir américaine et quelque part l’argent de cette vente a été parfaitement utilisé. Un célèbre historien déclarera même que la France toucha des dividendes de cette vente un siècle plus tard lors des deux guerres mondiales. En effet, si la France et les Etats-Unis s’étaient affrontées sur le continent américain, rien ne dit que l’amitié franco-américaine aurait existé.

L’histoire entre Napoléon et l’Amérique pourrait s’arrêter là dans cet article du Believe Me Blog mais je ne résiste pas à l’idée d’évoquer rapidement avec vous un dernier événement de l’Histoire entre Napoléon et l’Amérique et qui en dit long sur le personnage Bonaparte : son exil manqué en Amérique.

Epilogue : L’autre occasion manquée, l’exil en Amérique (1815-1817)

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, le 23 juillet 1815. Peinture de William Quiller Orchardson.

Belgique, 18 juin 1815. Napoléon est défait à Waterloo. Cette fois-ci, l’aventure est définitivement terminée pour l’Empereur des français. La Garde Impériale a livré un dernier baroud d’honneur pour l’Empereur en vain. Il abdique le 22 juin en faveur de son fils Napoléon II sans espoir et se rend à Rochefort avec un seul objectif en tête : traverser l’Atlantique, s’installer en Amérique, acheter une propriété et se consacrer à la lecture et aux sciences, en somme, la retraite, la vraie. Il dispose d’une fausse identité pour tromper les anglais et compte partir avec le mathématicien Monge qui l’avait accompagné en Egypte 17 ans plus tôt. Napoléon s’imagine en explorateur parcourant le Canada jusqu’au Cap Horn, inscrivant son nom dans les livres de sciences. Tout est prêt pour le grans saut. Le 29 juin, il arrive à Rochefort où l’attendent la Saale et la Méduse (futur radeau célèbre). Napoléon tente d’obtenir un passe-droit de la part de son ancien ministre Fouché mais celui-ci préfère dénoncer les intentions de l’Empereur aux anglais. L’entourage est divisé et Napoléon se résigne finalement à se rendre aux Anglais. Le 15 juillet, il monte à bord du HMS Bellerophon en direction de l’Angleterre. Il espère profiter d’une retraite paisible sur le sol anglais mais ses ennemis lui réservent un autre sort. Le 7 août, il est transféré sur un autre navire qui part en direction de l’île de Sainte-Hélène où il finira ses jours.

L’Amérique, une fois encore s’éloigne… mais une dernière occasion va se présenter à l’Empereur. Tandis que Napoléon écrit ses mémoires, il se confie parfois à ses proches sur la vie d’agriculteur qu’il aurait pu mener au Texas ou en Californie. Si lui n’a pu rejoindre le continent américain, son frère Joseph, ancien roi d’Espagne, se réfugie dans le New Jersey. De nombreux anciens officiers français gagnent l’Amérique et fondent des communautés dans l’Alabama ou le Texas tel Grouchy ou le général Lallemand. Ce dernier s’installe dans le Texas dans la ville de Galveston aux mains de pirates français. Ces immigrés songent alors à libérer Napoléon pour le ramener en Amérique. Une proposition est faite à Napoléon à Sainte-Hélène en 1816 mais ce dernier refuse une première fois. Une seconde offre, très sérieuse cette fois, est faite en 1817. Un navire est prêt à partir du Brésil pour libérer l’Empereur. Toutefois, Bonaparte refuse une dernière fois et déclare à l’occasion ceci « J’ai encore 15 ans de vie, tout cela est bien séduisant mais c’est une folie, il faut que je meure ici, que la France vienne m’y chercher. Si Jésus-Christ n’était pas mort sur la croix, il ne serait pas Dieu. » Si Napoléon disparaît finalement 4 ans plus tard, il y a tout juste 200 ans aujourd’hui, cette réflexion nous dit finalement tout du destin que s’est choisi en fin de vie le personnage : construire la légende d’un martyr plutôt que celle d’un aventurier.

200 ans plus tard, la légende perdure encore…

Napoléon Bonaparte : biographie du premier empereur des Français

Laisser un commentaire